2017-06-20

L’Azerbaïdjan un pays musulman laïque Interview de l'ambassadeur de l'Azerbaidjan en France S.E. Elchin Amirbayov (Agoravox.fr)

A.R. :"On parle peu de l'Azerbaïdjan en France en cette période où les musulmans, les chiites,les sunnites, les islamistes font souvent l'objet d'articles en relation avec la crise du Moyen-Orient, l'état islamique. Or votre pays fait preuve d'originalité, à la fois état musulman et état laïque".

S.E. AMIRBAYOV :"L’Azerbaïdjan est très attaché au caractère laïque de l’état et à la tolérance religieuse. En effet, sa culture et son histoire multiséculaires, réunissent harmonieusement des éléments hérités de civilisations et cultures différentes. Ce pays est situé à la charnière des deux continents. Il constitue la passerelle entre l’Orient et l’Occident, aux confins de l’Europe et de l’Asie occidentale. L’Azerbaïdjan actuel est l’héritier de la République Démocratique d’Azerbaïdjan (1918-1920), première démocratie parlementaire de tout l’Orient musulman. Après avoir restauré son indépendance en 1991, cette jeune démocratie s’est ouverte. C’est grâce à cela qu’un climat de respect mutuel s’est instauré à l’égard des différentes religions dans le pays."

 

A.R. :"La France a mis en place la laïcité par la loi de 1905. Comment votre pays a-t-il instauré la laïcité ?"

 S.E AMIRBAYOV : "La France assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.

C’est cette philosophie de la laïcité dont mon pays a voulu s’inspirer lors de la création de la Première République en 1918. Cette Première République avait garanti les droits de l'homme fondamentaux et je tiens à souligner qu’en ce temps là, en 1918, en Azerbaïdjan le droit de vote aux femmes avait été octroyé.

Mais notre histoire est différente de celle de la France. Notre pays a longtemps été une zone de refuge pour les différentes religions."

 

A.R. :"Peut-on faire un rapide tour d'horizon des religions dans votre pays ?"

S.E. AMIRBAYOV :"Aujourd'hui l'’islam est la religion d'environ 90% de la population du pays, 70 % chiites et 30 % sunnites. L'Azerbaïdjan a le pourcentage le plus élevé de croyants chiites après l'Iran.

Le judaïsme, présent en Azerbaïdjan depuis le 1° millénaire avant JC, se compose de trois communautés distinctes : les Juifs des Montagnes, les Ashkénazes et les Juifs Géorgiens, soit environ 25 000 personnes.

Le christianisme est minoritaire : 5% de chrétiens ; 2,5 % d’orthodoxes russes . Les protestants sont quelques milliers et les catholiques romains, quelques centaines." 

 

A.R. :"Quel rôle a joué, au plan religieux, l'Union Soviétique dont l'Azerbaïdjan faisait partie intégrante ?"

S.E. AMIRBAYOV :" Après plus de 71 ans de laïcisme soviétique militant qui avait interdit tous les cultes, détruits mosquées, temples et églises, la reconstruction des lieux de culte s’imposait pour rendre aux croyants les moyens de la pratique de leur foi.

Aujourd'hui l'Azerbaïdjan ne peut donc être qu’une République laïque, qui assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Le pays est aujourd’hui le seul pays à majorité chiite qui s’affiche laïque et qui a développé des fortes traditions de tolérance religieuse.

Ce n'est pas un hasard si le Pape Jean-Paul II en mai 2002 et le Pape François le 2 octobre 2016 ont visité ce pays du Caucase à majorité musulmane à deux reprises.

Notre pays fait partie aujourd'hui des institutions européennes comme le Conseil de l'Europe et de l'Organisation de la Coopération Islamique.

Nous voulons montrer que notre modèle existe et qu'il espère assurer la paix religieuse contre tous les fanatismes et tous les radicalismes et que l'islam n'est pas incompatible avec la laïcité et les libertés fondamentales."

 

A.R. :"Votre pays s'efforce donc de créer du dialogue au niveau international ?"

S.E. AMIRBAYOV :"Cet attachement au caractère laïque de l’État, à la tolérance religieuse et au multiculturalisme a fait de l'Azerbaïdjan une plateforme naturelle pour le dialogue interculturel et interreligieux.

Par ailleurs, l'Azerbaïdjan accueille depuis plusieurs années des grands événements internationaux comme par exemple le Forum Mondial du Dialogue Interculturel et Interreligieux, le Forum Mondial Humanitaire ; le 7e Forum Mondial de l'Alliance des Civilisations des Nations-Unies s'est tenu également à Bakou en présence des plusieurs chefs d'Etat et gouvernements, l'année dernière. Pour conclure je tiens à rappeler que l’année dernière a été proclamée celle du multiculturalisme."

 

A.R. :" Pour asseoir ce dialogue inter-nations, il faut que l'Azerbaïdjan compte aussi au plan économique.Quel développement économique mettez-vous en place en 2017 ?"

S.E. AMIRBAYOV :"l’Azerbaïdjan avec sa superficie de 86 600 kilomètres carrés et ses près de 10 millions d’habitants représente un carrefour stratégique , offre une position géopolitique intéressante.

Les racines de l’Azerbaïdjan sont incomparablement plus profondes que ses richesses de sous-sol, de même que son patrimoine culturel est infiniment plus riche et varié que ses réserves d’hydrocarbures.

Mais Il n’est pas anodin que le pays fut à l’origine de l’exploitation industrielle du pétrole, de son extraction offshore entreprise au large de la mer Caspienne.

L'Azerbaïdjan est connu pour ses feux éternels qui brûlent depuis la terre, preuve des riches gisements de pétrole et de gaz. L'expansion récente du secteur du pétrole et du gaz et la construction de pipelines multiples démontrent bien la politique énergétique de l'Azerbaïdjan. Tout au long de ces 20 dernières années notre état s’efforce à pourvoir à la sécurité énergétique de la région, mais aussi de l’Europe et du reste du monde.La pauvreté et le chômage ont baissé en dessous de 5%.Notre économie a plus que triplé depuis 2004, avec une dette extérieure de seulement 20% du PIB. Le dernier rapport du Forum Economique de Davos sur la compétitivité globale place l'économie azerbaïdjanaise à la 37 ème place parmi celles de 148 pays.L'ambitieux nouveau port de Bakou deviendra le plus grand de la région Caspienne lorsqu'il sera achevé d'ici l'année prochain.

Après la restauration de son indépendance en 1991, mon pays a beaucoup investi dans la création d'une infrastructure touristique moderne dans sa capitale Bakou et dans ses régions.Privilégiée pour la mise en place d'évènements internationaux, Bakou est devenue un centre évènementiel international. La 57 ème édition du concours de la chanson Eurovision en 2012, les premiers Jeux Européens en 2015, la 7ème édition du Forum Mondial des Alliances des Civilisations des Nations Unies et le Grand Prix d'Europe en 2016, les 4èmes Jeux Islamiques en 2017, en sont quelques exemples. Et en 2020 au stade olympique de Bakou seront joués les matches de foot du Championnat d'Europe."

 

A.R. :"Où en sont les relations entre la France et l'Azerbaïdjan ?"

S.E. AMIRBAYOV :"Les relations économiques entre l’Azerbaïdjan et la France se développent aussi rapidement. Jusqu’à présent, les entreprises françaises ont participé à environ 30 projets à grande échelle dans les domaines de l’énergie, de l’aviation, de l’industrie spatiale, du transport, de l’approvisionnement en eau, de l’agriculture et d’autres et la France a investi plus de 2.2 milliards de dollars dans l’économie azerbaïdjanaise. Ainsi, à ce jour, plus de 50 grandes entreprises françaises opèrent avec succès en Azerbaïdjan.

 

A.R. :"Le président Aliyev est considéré en Europe comme un président qui concentre tous les pouvoirs entre ses mains ; l'Azerbaïdjan passe pour un pays au pouvoir sans partage ?"

S.E. AMIRBAYOV :"C'est une République présidentielle. Le pays a développé depuis des siècles des traditions étatiques et s'est tourné vers les valeurs républicaines il y a près de cent ans.

La proclamation de la République Démocratique d’Azerbaïdjan, en 1918, marque le début de l’acceptation juridique de certaines valeurs européennes en Orient, comme la création du Parlement national, le parlement qui était représentatif des différents groupes ethniques et religieux du pays, la garantie des droits et libertés individuels, y compris l'octroi aux femmes du droit de vote en 1918 etc. La République d'Azerbaïdjan de 1918-1920 constitue la première tentative réussie d'établir un régime laïque et démocratique dans le monde musulman. Malheureusement, cette République n'a duré que 23 mois, car le 28 avril 1920 l'Armée rouge des bolcheviks a occupé l'Azerbaïdjan et en 1922 le pays a été intégré à l'URSS."

 

A.R. :"Quand l'URSS a implosé, l'Azerbaïdjan a connu une période de turbulences ?

S.E. AMIRBAYOV :"En octobre 1991, l'Azerbaïdjan a restauré son indépendance. Les premières années de l’indépendance sont marquées par un certain nombre de problèmes politiques et socio-économiques. Le pays faisait face à la chute du niveau de vie de la population, à la crise économique avec un taux d’inflation très élevé et à la guerre non-déclarée de la part de l’Arménie. Le climat politique était accompagné par une anarchie et la population a subi des vrais chocs d’ordre politique et économique."

 

.A.R. :"Le conflit du Haut-Karabakh est mal perçu, peu analysé, voire oublié en Occident ?

S.E. AMIRBAYOV :"Juste une parenthèse au sujet du conflit : le conflit du Haut-Karabakh est déclenché suite aux revendications territoriales de l'Arménie et une grande partie du territoire de l’Azerbaïdjan – près du 20% –, allant bien au-delà du Haut-Karabakh est occupée aujourd'hui par les forces militaires de l'Arménie. Cette occupation a été condamnée par l’ONU comme par le Conseil de l’Europe, car elle est en violation flagrante du droit international. En effet, en 1993, le Conseil de sécurité a successivement adopté à ce sujet quatre résolutions (822, 853, 874, 884) très claires. Ces résolutions exigent un retrait immédiat, unilatéral et sans conditions des forces arméniennes des divers territoires occupés en Azerbaïdjan, ces forces étant qualifiées de « forces d’occupation ». Ce conflit a en effet eu pour conséquence un nombre important de réfugiés et de déplacés internes azerbaïdjanais, on parle d'un million d'Azerbaïdjanais, soit 11 pour cent de la population".

 

A.R. :"Qu'attendez-vous de la France dans la résolution du problème ?"

S.E. AMIRBAYOV :"La France copréside avec la Russie et les États-Unis le Groupe de Minsk de l'OSCE, mais malheureusement ces efforts n’ont pas encore abouti au règlement de ce conflit tragique. Néanmoins, les efforts de la France sont toujours appréciés par l'Azerbaïdjan et nous sommes convaincus que la nouvelle administration du Président Macron va continuer d'œuvrer pour trouver une solution négociée, juste et durable à ce conflit."

 

A.R. :"Revenons à la question initiale concernant l'organisation sans faille du régime de votre pays qui est analysée en Occident comme la négation de toute opposition."

S.E. AMIRBAYOV :"C'est seulement à partir de 1996 que l’Azerbaïdjan a connu une stabilité politique, ce qui a permis de lancer les réformes économiques et politiques importantes. Alors, après avoir vécu pendant 70 ans sous un régime soviétique, le pays s'est tourné de nouveau vers l'Occident. Héritière de la première République de 1918, l'Azerbaïdjan d'aujourd'hui est membre du Conseil de l'Europe depuis 2001, de l'OSCE depuis 1992 et partenaire de l'Union Européenne depuis 1996.

Depuis la restauration de son indépendance, l'Azerbaïdjan ne cesse de se rapprocher de l’Europe en harmonisant sa législation et en mettant en œuvre au fur et à mesure des réformes politiques, économiques et institutionnelles. Notamment, l'Azerbaïdjan a aboli la peine de mort (en 1998) ; est devenu membre du Conseil de l'Europe et s'est soumis ainsi à la Cour Européenne des Droits de l'Homme ; a adopté plusieurs conventions du Conseil de l'Europe ; l'institution du défenseur des droits (Ombudsman) a été mise en place depuis 2002 ; les femmes qui ont le droit de vote depuis 1918 participent activement à la vie politique et sociale du pays ; le pays a effectué la transition économique vers le libre marché.

L'Azerbaïdjan a collaboré très étroitement avec la Commission de Venise du Conseil de l'Europe pour modifier le Code électoral. Des réformes du système judiciaire ont été menées avec des experts du Conseil de l’Europe.

Une coopération étroite avec les organisations internationales (Conseil de l'Europe, Union européenne etc.) a été également mise en place dans le cadre des projets portant sur les médias, le dialogue avec la société civile et la lutte contre la corruption.

55 partis politiques sont enregistrés dans le pays. L'Internet est libre : l'Azerbaïdjan est le premier pays dans le Caucase s’agissant du nombre des utilisateurs d'Internet. Il y a plus de 500 journaux, une vingtaine d'agences d'information, une dizaine de chaînes de télé, nombreuses télévisions locales, une vingtaine de chaînes radio etc., y compris les journaux et les sites Internet d'opposition."

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-azerbaidjan-un-pays-musulman-194267